Léonore Lauret, Jean-Baptiste Dolo, Arevalo Axel
Le 7 novembre dernier fut le jour de la sortie du dernier album du célèbre rappeur Orelsan : “La fuite en avant. L’artiste de renommée internationale est en effet de retour avec ce nouvel album qui sera le cinquième de sa carrière. 2025 sera aussi l’année de la sortie de son premier film “Yoroi”. Son dernier album “Civilisation” a été l’album le plus vendu de 2021.
Cette double sortie “film/album” fait déjà l’objet de débat : est-ce la BO du film, l’album raconte-t-il le film en musique?
Cette actualité d’Orelsan a suscité la curiosité de nombreux auditeurs de rap, mais aussi de créateurs de contenus plus spécialisés. Le Rap en Mieux une chaîne Twitch, animée par son créateur, Yanis, et se spécialisant dans la sphère rap. Sur sa chaîne, Yanis se joint à sa communauté de 22 000 followers pour créer du contenu live. Il peut tout aussi bien visionner la série Netflix “Nouvelle École”, écouter et réagir aux créations de ses abonnés, ou encore parler et échanger avec ses viewers. Le Rap en Mieux se distingue tout de même par ses premières écoutes d’album en live. Le principe est simple, lui et sa communauté écoutent ensemble un album (souvent rap), le découvrent et y réagissent ensemble.
La sortie de « Yoroi » a donc été l’occasion pour Yanis de retrouver ses abonnés et de découvrir ensemble le nouvel album d’Orelsan.
Dans cet article, nous verrons dans quelle mesure Le Rap en Mieux endosse un rôle de médiateur entre “La fuite en avant” d’Orelsan et son public, et comment sa médiation à travers les éléments de l’album qu’il met en avant oriente la réception collective de l’œuvre en suivant la problématique suivante : Dans quelle mesure Le Rap en Mieux joue-t-il un rôle de « médiateur » entre l’œuvre d’Orelsan et son public, et quels éléments de l’album sont privilégiés dans cette médiation ?
Le stream comme espace de débat : le rôle du streamer et du public.
Le streamer comme médiateur / animateur
Dans ce live, le streamer adopte une posture active, il lance la séance d’écoute en invitant les viewers à réagir sur les morceaux, souvent par une question du type : « Qu’est-ce que vous ressentez à cet instant ? », ou « Vous êtes plutôt team couplet ou team refrain sur ce titre ? », et déclenche une réaction immédiate du chat.
À l’écoute d’un couplet de l’album, on constate que le chat s’embrase : des « OMG (oh my god)» ou « Woooo » apparaissent lorsque la production musicale change brutalement, ou bien des réactions « là il a tapé fort ! ». Le streamer remarque ce véritable pic de participation et sur lequel il rebondit, puis ainsi de suite. Ainsi le streamer anime et structure le débat, notamment en ramenant les désaccords ou divergences : certains disent que « c’est trop agressif », d’autres que «c’est nécessaire pour faire passer le message». Le streamer ne reste donc pas passif, il relance activement afin de garder le live vivant.
Quant à son positionnement, le streamer tente d’être modérateur plutôt qu’arbitre. Il n’impose pas son propre jugement définitif (« c’est bien » ou « c’est mal ») mais présente les éléments, joue le rôle de facilitateur. Il mentionne : « Je n’ai pas la vérité, j’aimerais avoir vos ressentis ». Il a donc la posture d’un traducteur-médiateur, il reste neutre dans l’idéal mais on perçoit parfois une légère inclinaison ; « je trouve que là, Orelsan a été ultra pertinent » : ce qui peut influencer la discussion, mais toujours en invitant à la contradiction ; « vous n’êtes pas d’accord vous ? ». On peut donc dire que Le Rap en Mieux agit comme un pivot : entre l’œuvre, l’album d’Orelsan, et le public, il ouvre la voie du dialogue, sans imposer l’interprétation, tout en guidant les regards vers certains passages. C’est ici le cas, seulement cette ouverture n’est pas présente chez tous les streamers actifs.
Le public comme acteur du débat
Sur le live, le chat fonctionne comme un véritable espace de participation. Les habitués, connaisseurs du répertoire de l’artiste écouté et des codes du rap, rythment l’échange en anticipant les couplets ou en commentant la production musicale. À leurs côtés, les nouveaux venus se signalent par des réactions plus simples ; emojis « +1 », qui témoignent d’une écoute plus spontanée. Les modérateurs, eux, structurent la discussion : ils recadrent, relancent, invitent à développer un avis. Il arrive même que le streamer s’adresse directement à l’un d’eux, leur conférant un rôle d’interface entre le flux du chat et le déroulé de l’analyse.
Les émoticônes et réactions instantanées sont nombreuses, dès qu’un passage musical fort arrive (un changement de beat, un mot choc) le chat réagit à la fraction de seconde. En parallèle les votes ou sondages peuvent être lancés par le streamer : « Vous préférez ce refrain ou celui d’avant ? Votez 1 ou 2 ». Le spam de messages ou les « floods » arrivent quand un moment se détache : les viewers tapent massivement « WOOO », « LE KING », etc. Ceci crée une atmosphère collective et souligne l’identification ou le choc ressenti.
Plusieurs moments où le chat s’active fortement, à l’entrée d’un couplet agressif de l’album par exemple, plusieurs dizaines de messages en quelques secondes, suivis d’un long silence pendant que l’instant musical continu, puis une explosion de débats (« il vient de faire quoi là ? », « c’est monstrueux »). En effet, le public ne se contente pas d’écouter : il a l’espace de décoder, réagir et interpréter à sa façon, mais connaît ses limites. Néanmoins, les réactions du public présent dans le chat ne se limitent pas à l’interprétation musicale. Twitch, plateforme très vaste au public hétérogène, voit défiler en permanence de nouveaux spectateurs qui entrent et sortent du direct. Tout au long du live, des commentaires surgissent ainsi de manière aléatoire : certains rebondissent sur les propos du streamer, d’autres sur son apparence ou sur le décor, avec des messages qui peuvent être bienveillants ou non. C’est précisément pour canaliser ces échanges et maintenir le débat centré sur le sujet du créateur que la présence de modérateurs s’avère indispensable. Les modérateurs veillent à ce que le chat d’une chaîne reste sûr, accueillant et agréable en gérant notamment le bannissement temporaire ou définitif des utilisateurs.
Dans ce cas précis, les spectateurs présents dans le chat restent globalement focalisés sur la découverte du nouvel album d’Orelsan. Quelques digressions apparaissent toutefois au fil du live, souvent inspirées par les blagues des deux streamers ou par des remarques sur leur décor et leur mise en scène.
La médiation de l’œuvre par Le Rap en Mieux
Le Rap en Mieux joue le rôle de traducteur de plusieurs façons :
- Il éclaire des passages qui pourraient sembler hermétiques (références, argot, ironie) et invite le public à leur donner sens.
- Il facilite la réception collective : l’espace live permet à plusieurs personnes d’écouter ensemble, de réagir en temps réel, de partager leurs ressentis, ce qui renforce l’expérience et rend l’album « vivant ».
- Il met en lien l’œuvre et le public : plutôt que l’album reste objet isolé, le live fait de l’album un moment social, un débat, une communauté.
- Il polarise les enjeux : en relevant les moments forts, les tensions, les contradictions (par exemple un passage doux suivi d’un couplet violent), il pousse le public à se positionner, donc à comprendre l’œuvre comme un lieu de discussion, pas seulement de consommation.
Ainsi, le live rend l’album plus accessible, mais aussi plus riche par l’échange. Il ne remplace pas l’écoute attentive, mais l’amplifie et la transforme.
On peut affirmer que Le Rap en Mieux remplit bien le rôle de traducteur : il permet à l’œuvre de l’artiste d’être écoutée dans une dynamique collective. Le choix des extraits privilégie les moments les plus saillants de l’album, ce qui accentue leur impact. Le public n’est pas spectateur passif mais acteur du live twitch, et enrichit la traduction de l’album vers un public souvent large (fans, nouveaux venus…). Les spectateurs les plus actifs restent souvent dans une logique de réaction ; emojis, exclamations, formules brèves, plutôt que dans une analyse approfondie. Enfin, certains aspects essentiels de l’album, comme les passages introspectifs, les jeux de silence ou les motifs récurrents, sont moins discutés que les ruptures évidentes ou les envolées spectaculaires, ce qui limite la profondeur de la médiation collective.
Les dynamiques conflictuelles dans les commentaires
Un débat centré sur les instrumentales
Le chat et les acteurs du live prennent la parole et débattent autour de plusieurs thèmes que l’on peut souvent retrouver tout au long du live. Le plus évoqué évoqué est celui des instrumentales. Dès le premier morceau de l’album, on observe un engouement du chat quant à la qualité de cette dernière. “la prod tabasse”, “la prod par contre GG skread”, ces commentaires témoignent de la prise de position du chat. On peut tout de même considérer que ces manifestations manquent de développement et d’arguments.
Des arguments portés principalement par les animateurs
Cependant, on peut se rendre compte que le développement d’arguments ne viennent pas des viewers présents sur le chat, mais des animateurs du live (Yanis et Mario Roudil présent sur ce live). A la fin du morceau Ailleurs, Yanis prend la parole et évoque un consensus qui semble établi à ce moment du live : le morceau n’est pas réussi. Pendant son argumentation, il évoque l’avis global du chat, le sien et celui de Mario pour établir son avis. Ce passage représente un moment d’accord global concernant l’œuvre écoutée.
Une des critiques suivantes viendra de la part de Mario. Il évoque sa peur concernant le lien entre le film “Yoroi” et l’album d’Orelsan. Il affirme “j’espère qu’il n’a pas écrit l’album en fonction du film”. L’album s’inscrirait alors comme la BO du film et non pas une œuvre musicale à part. Dans son argumentation, il évoque un aspect que ceux qui n’ont pas vu la réalisation filmique d’Orelsan n’auraient pas pu relever. Il agit en informateur et donne des éléments au chat.
Après l’écoute du morceau “Deux et demi”, on aperçoit un premier vrai clivage entre les avis du chat et les animateurs du live. Premièrement , Yanis prend la parole et propose à ses viewers d’écouter le morceau en entier avant de donner leur avis : “les toplines fatiguées” “ok il a eu un gosse quoi”. Il ne les encourage pas à être les premiers à réagir, mécanisme peu pertinent dans un débat autour d’une œuvre. Quant à la qualité du morceau, les deux animateurs s’accordent à dire que l’artiste arrive à nous transmettre des émotions, à nous partager ce que l’on à pas encore vécu. Le morceau évoque la paternité et l’attente d’un enfant.
L’unanimité autour de « La petite voix » et « Sama »
L’unanimité semble de nouveau s’installer durant l’enchaînement de “la petite voix” et “sama”. Les deux morceaux sont une réelle auto-critique de l’artiste et de son travail. Le chat est choqué par la performance d’Orelsan, tout comme les animateurs du live. Ils reviennent sur leurs avis de l’album en général et affirment mieux comprendre la construction du projet.
Le débat aboutit-il à une interprétation commune ou reste-t-il fragmenté ?
Les moments de convergence
Au cours du live, certains sons de l’album provoquent des réactions presque unanimes dans le chat. Pendant quelques instants, les viewers semblent partager la même émotion ou le même avis sur un morceau. Ces moments de convergence apparaissent lors d’un couplet particulièrement réussi, d’une instrumentale qui marque ou d’une punchline qui fonctionne bien.
À ce moment-là, le chat devient un espace où l’écoute prend une dimension collective. Par exemple, sur le morceau en featuring avec SDM « Soleil levant », l’entrée du couplet de ce dernier provoque un véritable pic de réactions, les viewers partageant spontanément leur enthousiasme. Les spectateurs partagent alors une même émotion ou un même jugement sur le morceau. Les messages s’enchaînent très rapidement, remplis de « la prod de fou », « dinguerie », « SDMMM » et d’autres réactions spontanées. Cette accumulation donne l’impression d’un accord général, comme si tout le monde ressentait la même chose en même temps. Le Rap en Mieux et les spectateurs apprécient surtout l’ambiance du morceau : le passage de SDM arrive avec un changement d’instrumentale qui dynamise complètement le son. Son flow rapide et percutant avec une voix grave amplifie cette énergie, créant un vrai moment fort du live. C’est cette combinaison d’une instrumentale plus puissante, d’une transition réussie et d’une performance intense qui explique l’enthousiasme général du chat.
Les memes, l’humour, les insides jokes (blagues ou références que seuls les abonnés ou fans réguliers comprennent) jouent également un rôle central dans cette convergence. Sur les lives Twitch, le chat est souvent très rapide et spontané. Beaucoup de ces commentaires sont écrits dans un second degré, parfois sous forme de blagues, de clins d’œil ou de références culturelles. L’usage de l’humour, d’emojis ou d’abréviations renforce cette dynamique : ces éléments participent à la formation d’un consensus temporaire autour d’un morceau.
Par exemple, lors du passage du morceau « Ailleurs », le streamer de Le Rap en Mieux exprime qu’il n’apprécie pas ce morceau car il trouve que les paroles sont peu marquantes, le refrain répète uniquement « je suis ailleurs » et « je suis loin de vous » avec une voix moins convaincante pour lui et le chat partage le même sentiment. Face à ce consensus, les viewers commencent à vanner, à plaisanter collectivement sur le passage, à envoyer des commentaires humoristiques qui tournent autour du morceau : « t’écoutes ça sur la route du collège », « pull up à la récréation », « zzzz ». Le streamer entre aussi dans le jeu, il rebondit sur les blagues et commente de façon ironique, ce qui renforce le sentiment de complicité avec le public.
L’interaction forte du chat avec de l’humour crée ainsi un lien à la fois entre le streamer et son public, et entre les spectateurs eux-mêmes : ils partagent ensemble des moments d’émotions diverses, ce qui renforce le sentiment de communauté. Le live fonctionne donc comme un espace social de co-écoute, où l’échange n’est pas seulement intellectuel mais aussi émotionnel.
Les limites et fractures du débat
Même si certains passages de l’album suscitent un consensus temporaire, d’autres thèmes restent beaucoup polarisants. La légitimité d’Orelsan en est un exemple : elle fait émerger des désaccords entre le streamer et les viewers, mais aussi entre les spectateurs eux-mêmes.
Le streamer «Le Rap en mieux » et son ami Mario Roudil à travers leurs commentaires, rappelle le parcours, l’âge et la place dans le rap français qu’à Orelsan, soulignant sa capacité à durer dans le temps et à prendre des risques artistiques même en ayant une grosse carrière. Ces éléments participent au débat sur la valeur et la légitimité de l’artiste et le public exprime son point de vue.
De leur côté, les viewers contribuent aussi à la discussion sur Orelsan en évoquant ses albums précédents et faisant des comparaisons…etc. Cela crée une forme de dialogue à la fois sur l’œuvre et sur la place d’Orelsan dans le rap français, entre le streamer et le public, mais aussi entre les spectateurs eux-mêmes. Certains défendent son statut et reconnaissent son influence, tandis que d’autres peuvent rester critiques.
Ces échanges sur la carrière d’Orelsan dans son ensemble, et sur ce dernier album ne s’arrêtent pas avec la fin du live. Ils se prolongent dans les commentaires de la rediffusion disponible sur YouTube, ou chacun peut de nouveau réagir, réaffirmer son point de vue sur l’album. La légitimité de l’artiste devient de nouveau un thème de débat et d’avis personnel dans les commentaires. Cela montre finalement que le live ne produit pas une lecture homogène de l’album, mais qu’il sert plutôt de scène d’écoute et de débat. Cette absence de consensus révèle la façon dont Twitch instaure un espace où l’album est constamment débattu et réévalué au fur et à mesure. À travers les débats et les jugements, le stream fonctionne alors comme une forme de « tribunal » : un lieu où les œuvres sont discutées, jugées, parfois défendues ou contestées en direct.
Twitch comme nouveau « tribunal » des œuvres ?
Le live sur Twitch peut être perçu comme un espace de jugement collectif. Le streamer occupe une position de médiateur, le public joue le rôle de jury, et l’œuvre devient un objet de délibération. Chaque morceau est commenté et évalué en direct. Twitch transforme ainsi l’écoute musicale en un moment social de débat, où l’écoute et l’analyse de l’album se construit sous les yeux d’une communauté réunie au même instant.
Cette dynamique rappelle l’analyse de Virginie Julliard sur les débats en ligne, notamment dans son étude consacrée aux discussions autour de la théorie du genre sur Twitter. Dans son article « #Théoriedugenre : comment débat-on du genre sur Twitter ? » elle montre que les plateformes numériques poussent souvent à réagir très vite, ce qui crée des débats rapides et parfois très polarisés. Les opinions s’opposent, les prises de position les plus visibles circulent le plus, et chacun essaye d’imposer sa manière de comprendre le sujet. Sur Twitter, comme sur Twitch, les utilisateurs ne sont donc pas seulement des spectateurs : ils deviennent des acteurs du débat, qui participent eux-mêmes à la construction du sens du débat.
Appliqué au live, cela veut dire que Twitch ne produit pas forcément une interprétation commune de l’album. Au contraire, il crée un dialogue, avec des moments où les spectateurs sont d’accord temporairement ou en désaccord. Par exemple, sur le morceau « Boss » d’Orelsan, certains viewers apprécient globalement celui-ci ou aiment particulièrement l’instrumentale, tandis que d’autres n’aiment pas du tout le morceau. Cette divergence de réactions montre que les discussions sont polarisées et que chacun apporte son point de vue, parfois opposé à celui des autres. En discutant et en donnant leur avis, les spectateurs aident à décider si l’album est bon ou important, et participent à sa reconnaissance par tout le monde. Twitch fonctionne alors comme un véritable « tribunal » moderne des œuvres culturelles, où le jugement n’est pas fixé une fois pour toutes, mais se partage entre les participants, change et se rediscute en permanence au sein de la communauté du live.
Le format du live impose un rythme de réaction immédiate qui tend à privilégier les « moments forts » au détriment des passages plus subtils. Les nuances, les lenteurs ou les détails de composition risquent ainsi de passer au second plan, réduisant parfois l’œuvre à une succession de pics émotionnels davantage commentés que analysés. La posture du streamer, quoique présentée comme neutre, peut également orienter la discussion : une remarque, un enthousiasme ou un doute exprimé en direct influence inévitablement la manière dont le public reçoit un morceau.
Pour autant, ces limites ne diminuent pas l’intérêt du live sur Twitch. Il transforme l’écoute musicale en expérience collective et interactive, où le public devient acteur du débat, participant à la construction du sens et à la reconnaissance de l’œuvre. Chaque réaction et discussion contribue à créer un jugement partagé.
Tout d’abord, merci pour votre article, très riche et qui nous a beaucoup intéressés. Il permet de mettre en lumière une nouvelle forme de débat sur la plateforme Twitch que nous ne soupçonnions pas auparavant.
En vous lisant, nous avons pu mieux comprendre cette nouvelle manière de critiquer les sorties d’album. Historiquement, la critique repose sur un point de vue individuel, mais votre article permet de comprendre comment ces nouveaux espaces de discussions bousculent ces codes classiques.
En effet, votre analyse se base principalement sur le rôle du streamer en tant que modérateur ou de facilitateur au débat, ainsi cette posture façonne l’ensemble des orientations et oriente la manière dont l’écoute collective se déroule.
L’interaction très forte entre les streamers et le chat, par le ressort de l’humour, l’utilisation de votes et de sondages dans le chat permet d’instaurer une dynamique participative traditionnellement plutôt absente des formats de critiques musicales. Il est d’ailleurs frappant de constater que les commentaires mobilisés dans votre article sont quasiment exclusivement des retours « positifs » ou du moins appréciatif sur l’album, commentaires en accord avec les avis des streamers dans la plupart des cas. Il aurait pu être intéressant de faire un parallèle avec les théories de Stuart Hall, et la part majoritaire de décodage hégémonique (en accord avec le propos d’une œuvre, d’un contenu culturel) dans la réception des œuvres, s’expliquant par une exposition sélective à ces dernières (le public se tourne généralement vers des œuvres confortant leurs opinions, leurs goûts). L’usage de l’humour permet aussi de créer ce lien entre les streamers et leurs communautés tout en désamorçant des possibles tensions. L’humour se révèle être un outil essentiel lors du live, où la spontanéité des interventions et leur rapidité peuvent amener à des crispations. Les limites que vous soulignez sur la rapidité des commentaires, la faible convergence des points de vue et les analyses parfois « grossières » renvoient à une forme de « régression de l’écoute » dans Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute et l’idée selon laquelle on assiste à un phénomène de réception désinvolte des œuvres musicales.
Le rôle des streamers en tant que « traducteur » est l’un des points les plus intéressants de votre analyse. Le streamer traduit, explicite, reformule les messages du chat, et crée ainsi une médiation qui permet une écoute collective plus fluide. Ce rôle devient particulièrement important lors de l’écoute de « deux et demi », qui met en lumière un clivage entre les avis des streamers et du chat, ce qui est intéressant, car on pourrait penser que le chat se rangerait du côté de l’avis des streamers. Vous montrez alors que le live n’est pas un espace homogène, mais un lieu de négociation et de désaccords.
Votre conclusion, dans laquelle vous semblez faire une forme d’éloge de la lenteur et d’un rapport au temps plus suspendu dans l’écoute et la compréhension d’une œuvre, est particulièrement marquante. Alors qu’on assiste à une accélération des consommations, et de l’immédiateté des consommations des contenus (streaming, tiktok, letterbox). On aurait aimé alors que vous développiez cette piste : comment réintroduire la lenteur dans un format pensé pour la réactivité ? Comment concilier participation spontanée et réflexion posée lors de l’écoute d’un album en live ? Car on comprend que l’objectif n’est pas de provoquer la polémique, mais bien de faire vivre une communauté autour de l’écoute d’un album.
Capucine Cramard, Abel Jayot, Lucas Liagre