Des hauts et débats - Master Industries Culturelles - Université Paris 8

Le procès des viols de Mazan, en cours à Avignon, révèle une affaire tragique. Elle fait comparaître Dominique Pélicot, accusé principal,aux côtés de cinquante autres hommes pour avoir orchestré des abus sexuels systématiques et insoupçonnés contre son épouse, Gisèle Pélicot. Pendant près de dix ans, de 2011 à 2020, ce dernier a drogué sa femme à son insu, ce qui la rendait vulnérable à des viols répétés par des inconnus recrutés en ligne. Ce n’est qu’en 2020, lors de la saisie de son ordinateur par les autorités, que Gisèle Pelicot a découvert l’ampleur des violences dont elle avait été victime, révélées par des preuves sous forme de photos et vidéos. Plus de 90 agressions sexuelles ont été recensées, impliquant 51 accusés, dans ce qui constitue une affaire de violences conjugales et sexuelles d’une ampleur inédite en France.

Ainsi, le procès des viols de Mazan met en lumière dans la sphère publique les défis persistants autour des violences sexuelles, en particulier dans le cadre domestique. Cette affaire est devenue un phénomène de société en suscitant une forte réaction des médias, de la société civile et des acteurs politiques. Pour décrypter ces répercussions, un échange animé par Hervé Gardette sur le podcast “L’Esprit Public”(France Culture), diffusé le 29 septembre 2024, nous offre une analyse approfondie. Les intervenants Marc Lazar (professeur émérite à Sciences Po), Anne-Lorraine Bujon (directrice de la revue “Esprit”), Magali Lafourcade (secrétaire générale de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) et Jean Garrigues (historien) y ont exploré les aspects juridiques et sociaux d’une affaire devenue symbole de l’évolution des mentalités face aux violences faites aux femmes.

Une des analyses majeures de ce procès est la façon dont un crime domestique, en s’exposant publiquement, dépasse le cadre strictement judiciaire pour devenir une question de société. En choisissant de ne pas demander le huis clos, Gisèle Pélicot a permis que son calvaire soit porté à la connaissance de tous, transformant ainsi sa souffrance en un acte politique.

“ Grâce à vous tous, j’ai la force de mener ce combat jusqu’au bout ce combat que je dédie à toutes les personnes femmes et hommes qui à travers le monde sont victimes de violence sexuelle. A toutes ces victimes, je veux leur dire aujourd’hui: Regardez autour de vous,vous n’êtes pas seul “ Gisèle Pélicot 

Lundi 16 septembre, Gisèle Pelicot s’est adressée aux médias pour remercier les personnes qui se sont mobilisées le samedi 14 septembre 2024 dans toute la France • © Pauline Guigou / FTV

Pour analyser l’émission l’Esprit Public, nous avons adopté une approche sémantique. Chaque mot clé a été replacé dans son contexte afin d’étudier non seulement les contenus mais aussi les dynamiques discursives. Ce terrain est complété par la lecture d’autres articles de presse traitant du même sujet. 

Cette transparence rare dans les affaires de violences domestiques permet d’aller au-delà des accusations individuelles : elle met en évidence un système de domination patriarcale où les violences faites aux femmes sont souvent invisibilisées et banalisées. Les mots Hommes (23 occurrences) et Femmes (16 occurrences) sont parmi les plus fréquents, confirme que ce débat est interprété à travers le prisme des rapports de genre. Cela montre une réflexion sur la domination masculine et le rôle des hommes dans la perpétuation d’une culture du viol. Comme le souligne Marc Lazar dans le débat : « Dans certaines régions d’Italie, près d’un homme sur deux considérait que la pratique de la violence dans le cadre domestique pouvait être compréhensible et acceptable ». L’usage récurrent du mot “Femmes” dans le débat illustre leur position de victimes dans ce schéma là. Un exemple frappant est donné à propos des meurtres conjugaux par Magalie Lafourcade : « En 2023, on a comptabilisé 120 meurtres, 120 femmes tuées par des violences, la majorité dans le cadre conjugal. » Ces chiffres soulignent la manière dont ces violences sont malheureusement fréquentes malgré qu’elle nous informe que « 94 % des plaintes pour violences sexuelles en France sont classées sans suite.» Le débat ne se limite pas aux faits incriminés et a permis de reconnaître les violences sexuelles comme un phénomène de nature récurrente et généralisée. Un autre aspect du débat concerne la notion de responsabilité. Comme l’a suggéré Camille Froidevaux-Metterie “tous les hommes sont coupables” , cette domination va au-delà des agresseurs individuellement concernés par le procès mais implique une responsabilité collective des hommes. 

Un point central du débat a été la notion de consentement, un concept clé dans le procès des viols de Mazan. Magalie Fourcade explique que la définition du viol : « Aujourd’hui, un viol, c’est un acte de pénétration commis par violence, menace, contrainte ou surprise. » Cette définition stricte, qui exclut de nombreuses formes d’abus pourtant bien réels, reflète l’attente de la part de cette intervenante d’une adaptation des lois qui passe pour elle par  : « Donc il faudrait pouvoir l’améliorer : faire rentrer le consentement évidemment et ouvrir les critères qui caractérisent le viol. » L’évolution législative sur la question du consentement, bien que définie de manière assez précise en France, reste insuffisante pour traiter des violences sexuelles d’une manière plus globale. Ce manque de réactivité est interprété comme un prolongement du silence et de la banalisation de ces crimes. 

L’aspect législatif ne se limite cependant pas à la définition du viol, mais englobe également la manière dont les violences sexuelles sont prises en charge par le système judiciaire et par les autorités. D’une part, Magalie Lafourcade, lors du débat, a souligné que : “Il est indispensable de remettre en question non seulement la loi mais aussi les pratiques. C’est toute la question de l’accompagnement judiciaire des victimes et des réformes qui doivent intervenir. »

L’adoption de lois seules ne suffisait pas à éradiquer ce phénomène ; elles doivent s’accompagner de réformes dans les pratiques judiciaires et d’une approche éducative pour déstigmatiser les victimes. Jean Garig va plus loin sur cette question d’éducation en proposant : « Il est essentiel de commencer par un travail éducatif. Ce n’est pas seulement une question de lois, c’est un travail de déconstruction des stéréotypes et d’éducation à la notion de consentement dès le plus jeune âge. »

Un silence qui s’est aussi remarqué du côté des hommes politiques français. Alors que des événements médiatiques ou des affaires liées à la sécurité nationale ont souvent provoqué des réponses immédiates de la part des autorités, le procès des viols de Mazan a été ignoré. Comme le souligne Marc Lazar dans le débat, « il n’y a pas eu de réponse politique à la hauteur de l’événement ». Il mentionne l’absence de réaction de figures politiques telles que Marine Le Pen, qui ne se sont pas exprimées. Toutefois, Raphaël Glucksmann “un homme politique sauve l’honneur” souligne dans un long texte sur Instagram que « les hommes ne peuvent pas rester indifférents » face à de telles situations. Les termes Loi (11 occurrences) et Gouvernement (9 occurrences) montrent l’attention portée aux réponses institutionnelles. Le débat soulève des questions sur l’insuffisance des lois actuelles, notamment autour de la définition du viol. L’emploi du mot Gouvernement reflète également une critique de l’absence de réaction des politiques qui a été interprétée comme une forme de déni collectif des violences faites aux femmes. 

En exposant publiquement les violences et abus qu’elle a subis, Gisèle Pélicot a fait de son expérience personnelle un événement politique majeur. Dans son analyse des origines de la pensée politique grecque, Hannah Arendt insiste sur le passage entre la sphère privée et la sphère publique qui n’est pas anodine. Elle écrit :« Dans la pensée grecque, la capacité d’organisation politique n’est pas seulement différente, elle est l’opposé de cette association naturelle centrée autour du foyer (oikia) et de la famille. L’avènement de la cité conférait à l’homme « outre sa vie privée, une sorte de seconde vie, sa vie politique. Désormais chaque citoyen appartient à deux ordres d’existence; il y a dans sa vie une distinction très nette entre ce qui lui est propre (idion) et ce qui est commun(koinon) » (Condition de l’homme moderne, trad 1983, p.61). Ce passage entre les deux sphères rend l’expérience individuelle visible et modifie son poids et sa signification dans l’espace public. Ce qui était confiné à l’intimité de la famille devient un acte politique, un acte de résistance avec une portée collective face à un système oppressif. Dans le cas de Gisèle Pélicot, son acte de rendre public sa souffrance a permis de questionner l’inaction des autorités et d’amorcer un débat sur l’évolution des lois sur la prise en charge des violences sexuelles. Son témoignage a ainsi politisé la question des violences faites aux femmes, jusque-là souvent perçue comme une question privée. Cela rejoint l’idée d’Arendt selon laquelle la sphère publique n’est pas seulement un espace de visibilité, mais aussi de transformation des expériences personnelles en actions politiques.

Le procès des viols de Mazan peut être mis en parallèle avec le procès de Bobigny, un moment emblématique de la lutte pour les droits des femmes en France, qui a ouvert la voie à la légalisation de l’IVG. Dans les années 1970, Gisèle Halimi a défendu une jeune femme ayant avorté après avoir été violée, ce qui a provoqué un débat national sur le droit des femmes à disposer de leur corps et à prendre des décisions sur leur propre vie reproductive. Ce procès a non seulement été un tournant juridique, mais aussi un tournant politique, car il a permis de remettre en question l’ordre patriarcal et de légitimer la lutte pour l’autonomie des femmes. Il soulève des questions sur le consentement et la reconnaissance des violences subies par les femmes. Il met également en lumière l’évolution des mentalités sociales, où ce qui était auparavant perçu comme des affaires privées ou individuelles devient une question publique, soumise à la réévaluation de la législation et des pratiques sociétales. Dans les deux affaires, il y a une quête de justice, mais aussi une lutte pour la reconnaissance des droits fondamentaux des femmes et leur protection contre les violences. Le parallèle entre ces deux procès met en évidence comment des événements privés, une fois portés sur la scène publique, peuvent transformer les perceptions sociales et influencer les politiques publiques. La portée politique de l’affaire Pélicot, tout comme celle du procès de Bobigny, réside dans leur capacité à réorienter le débat sur la place des femmes dans la société et à remettre en question les structures patriarcales et juridiques qui maintiennent l’inégalité entre les sexes.

En revanche le terme Mazan n’apparaît que 4 fois, un chiffre faible comparé aux termes généraux. Le procès des viols de Mazan va au-delà d’une simple affaire criminelle. Il met en avant les violences domestiques souvent ignorées et soulève la nécessité de mieux protéger les victimes. En exposant ces crimes à grande échelle, il pousse la société à réfléchir sur ses lois, ses normes et ses priorités. Comme d’autres affaires marquantes, telles que le procès de Bobigny, qui montre qu’un tel débat public peut briser le silence, encourager des réformes importantes, et renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes pour une meilleure justice et protection.

Fiona, Aron et Yasmine

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