Des hauts et débats - Master Industries Culturelles - Université Paris 8

Le 25 septembre 2024, l’émission 28 Minutes sur Arte a ouvert le débat autour d’une affaire judiciaire qui secoue la société française depuis quelques mois : le procès des viols de Mazan. Dans le box des accusés, 51 hommes, âgés de 26 à 73 ans, sont jugés pour avoir violé Gisèle Pélicot, droguée par son mari. Ouvert le 2 septembre 2024 à Avignon, ce procès hors normes, qui se poursuivra jusqu’à mi-décembre, bouleverse l’opinion publique en France et à l’international.

Sur le plateau, l’essayiste Tristane Banon, le philosophe Nathan Devers et la militante Cécile Mailfert apportent, avec les chroniqueurs, leurs réflexions sur l’affaire de Mazan et les enjeux systémiques qu’elle soulève. Ce débat va au-delà de l’analyse des faits, en questionnant les structures patriarcales qui perpétuent les violences sexuelles et la normalisation de la culture du viol, tout en révélant les failles de notre société. Ces tensions sociétales, amplifiées par les hashtags #AllMen et #NotAllMen qui agitent les réseaux socio-numériques et les espaces publics, alimentent un débat sur la co-responsabilité de tous les hommes dans cette affaire et, plus largement, dans la culture du viol, déclenchant de vives protestations.

28 minutes, une table ronde autour d’un sujet “sensible”… 

Intitulé “Mazan, le procès de tous les hommes ?”, le débat autour duquel nous avons constitué notre analyse s’articule autour d’une question fondamentale : existe-t-il une co-responsabilité collective des hommes dans la culture du viol alimentée par le patriarcat ? 

Le débat, dont nous avons analysé les 13 premières minutes, est introduit par un reportage qui donne la parole à des femmes, parfois anciennes amies des accusés, venues au procès pour soutenir la victime, qui partagent leur témoignage et leur ressenti. Des images saisissantes montrent les accusés dissimulant leur visage, tandis que Gisèle Pélicot, elle, fait son entrée sous les applaudissements d’une foule admirative de son courage.

Ce procès, alimente notamment des débats houleux dans les espaces publics, autour d’une forme de responsabilité sociétale partagée : tous les hommes  devraient-ils se sentir concernés, coupables, et honteux ? Ou #NotAllMen ? Tandis que beaucoup dénoncent #AllMen, beaucoup se sentent offusqués par le fait d’être généralisés. Ce procès va t-il marquer un tournant dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles ?

Sur le plateau de 28 Minutes, le débat est lancé avec trois invité.e.s : Un homme et deux femmes. Un chroniqueur, deux présentatrices. On assiste à un débat arbitré, totalement médiatisé par les chroniqueur.se.s qui posent des questions ciblées aux intervenants, qui à aucun moment, ne parlent spontanément entre eux. 

Les trois invités, à travers leurs arguments, sont rapidement perçus comme des personnalités aux idéaux que l’on pourrait qualifier de progressistes. Tristane Banon, écrivaine, refuse la généralisation, et estime que ce procès n’est pas celui de tous les hommes, mais celui de la défaillance de la société, notamment vis-à-vis de la masculinité et des structures patriarcales. Anne-Cécile Mailfert, directrice de la Fondation des Femmes, affirme que ce procès incarne la lutte contre la culture du viol, soulignant que tous les hommes bénéficient d’un privilège lié à la domination masculine, même ceux qui n’en ont pas conscience. Nathan Devers, qualifié comme “l’homme de ce plateau” philosophe, écrivain et invité fréquent de l’émission, se montre plus réservé, expliquant qu’il ne se sent pas “co-responsable”, mais « co-concerné« , répondant à la première question du chroniqueur “Est-ce qu’en tant qu’hommes, nous devons nous sentir responsables, avoir honte ?”. Selon Devers, il est injuste de faire peser la responsabilité d’un crime sur l’ensemble des hommes, mais il reconnaît la nécessité d’une prise de conscience collective.

Les trois invités s’accordent sur la responsabilité collective de la société, bien que leurs approches diffèrent : Tristane Banon et Anne-Cécile Mailfert insistent sur la nécessité de remettre en question les structures facilitant les violences, tandis que Nathan Devers met l’accent sur le rôle de chaque individu. Ensemble, ils offrent des perspectives complémentaires sur un problème où le patriarcat et la culture du viol sont au centre.

Concernant les hashtags #AllMen et #NotAllMen, Elisabeth Quin évoque leur impact sur les réseaux sociaux, notamment Twitter. Nathan Devers précise : « Pas tous les hommes, mais tous des hommes« , rappelant que même ceux qui ne commettent pas de violences bénéficient de privilèges dans un système inégal. Ce débat, alimenté par les réseaux sociaux, incite à une réflexion sur les inégalités et la nécessité d’agir.

Le débat est structuré de manière assez rigide : l’animatrice prend rarement la parole, laissant principalement le chroniqueur Benjamin Sportouch poser les questions. Ce dernier adopte une posture cynique et parfois agacée, coupant fréquemment les invitées, tandis que les deux animatrices gardent leur calme. Anna N’Diaye, la journaliste, introduit des statistiques et des chiffres sur les violences subies par les victimes et les coupables, apportant une nuance au débat et encourageant les invités à intégrer ces éléments dans leurs réponses. Les échanges sont peu interactifs, chaque invité répond à tour de rôle sous la direction des journalistes, ce qui permet un certain respect mutuel, sans interruptions, et une liberté d’expression pour chacun, mais aucune spontanéité. 

Un débat qui illustre les failles du système critiqué ?

La richesse de ce débat est son ancrage dans l’actualité. Sept ans après le début du mouvement #MeToo, cette affaire suscite une intense couverture médiatique en France et à l’international, mettant en lumière un problème sociétal majeur et une stagnation inquiétante de la justice pour les femmes.

Malgré le désaccord des invités sur la question centrale, tous s’accordent à dire qu’il y a un problème sociétal sur ce sujet.

Il est question des viols sur mineurs qu’évoque Tristane Banon, ou encore des défaillances du dispositif carcéral. Ces failles sont selon cette invité un point clé sur lesquelles nous devons collectivement réfléchir. En effet, parmi les violeurs la plupart d’entre eux ont été victime d’agressions sexuelles ou ont effectué des peines carcérales.

Les thèmes principaux abordés lors du débat, qui s’articule autour de la question  “Le procès des viols de Mazan est-il le procès de tous les hommes ?”, sont la responsabilité masculine, les structures sociétales et le procès de Mazan comme prisme. 

Il est intéressant de noter que le débat s’ouvre sur cette question posée par Benjamin Sportouch à Nathan Devers “[…] est-ce que vous vous sentez concernés par cette tribune ?” (la tribune “contre la domination violente des hommes” initiée par Morgan N. Lucas et signée par plus de 200 personnalités masculines, en réaction au procès des viols de Mazan). 

Cette question posée “d’homme à homme” sur une problématique qui concerne pourtant toute la société, n’est pas un choix anodin car il marque déjà une volonté d’orienter le discours. Par la suite, les chroniqueurs et les invités s’interrogent sur le degré de responsabilité individuelle et collective des hommes face à des phénomènes tels que la « culture du viol ». 

Alors que Anne Cécile Mailfert insiste sur les inégalités structurelles et les privilèges masculins acquis, Tristane Banon rejette les généralisations, insistant sur la spécificité des cas. Nathan Devers, quant à lui, ramène le débat au procès lui-même, mettant en lumière les défaillances systémiques (absence de dénonciation, récidive, profils variés des accusés). 

Le choix lexical de Nathan Devers est crucial. Il préfère le terme « co-concerné » à « co-responsable« , tout en reconnaissant un lien avec les structures sociétales “[…] au lieu de dire all men je dirais qu’il n’y a eu 0 hommes pour être du bon côté”. La “culture du viol” apparait comme un terme controversé et répété par Anne Cécile Mailfert et les chroniqueurs, il cristallise les tensions, notamment avec Benjamin Sportouch, qui conteste sa pertinence dans ce contexte.

En ce qui concerne la construction des phrases des invités, celles d’Anne-Cécile Mailfert et Tristane Banon, sont souvent marquées par des phrases complexes, ponctuées d’hésitations et de reformulations. 

Par exemple, Anne Cécile Mailfert utilise des énumérations et des parenthèses explicatives, ce qui reflète une pensée en construction. Tristane Banon est la seule à employer des chiffres et des analogies pour justifier ses propos “88%, je crois, des infanticides sur bébé sont commis par des femmes. Je suis mère de deux enfants je ne me sens absolument pas honteuse de ça« . Malgré l’utilisation de chiffres, la véracité de l’information est mise en doute par l’expression verbale “je crois”, l’analogie quant à elle n’a pas de rapport avec le sujet abordé et peut être considérée comme un sophisme. 

Les chroniqueurs favorisent des phrases plus courtes et directes, souvent orientées pour relancer ou mener le débat. Les interruptions fréquentes modifient la structure syntaxique des propos, notamment lorsqu’Anne Cécile Mailfert est coupée par Benjamin Sportouch. Cela provoque des phrases inachevées ou hachées, un phénomène récurrent qui perturbe la fluidité de l’échange.

Elisabeth Quin, la modératrice, a une posture relativement neutre et ne réagit pas aux interruptions fréquentes de Benjamin Sportouch. Les chroniqueurs adoptent une position de confrontation ou de provocation, en posant des questions volontairement polarisantes telles que “Quand on voit ces profils (en se référant aux chiffres clés des les profils des accusés du procès), est ce qu’on maintient qu’il s’agit d’hommes ordinaires?”. Les invités ont des positions plus nuancées. Anne Cécile Mailfert adopte une posture didactique, Nathan Devers cherche un compromis réflexif, tandis que Tristane Banon critique les généralisations. 

Les émotions jouent un rôle clé dans ce débat. Alors qu’Anne Cécile Mailfert exprime son point de vue, Benjamin Sportouch tente à plusieurs reprises de l’interrompre. Elle rétorque alors “Par exemple, les hommes on leur coupe beaucoup moins la parole qu’aux femmes” ce qui exprime de la frustration. Le chroniqueur lui répond de manière légèrement cynique “je ne vous ai pas coupé la parole”  accentué d’un sourire.

Une tension générale est perceptible lorsqu’un point est contesté. Par exemple lorsque Tristane Banon parle de la coresponsabilité de tous ceux qui ont vu l’annonce de M. Pélicot sur internet, mais ne l’ont pas signalé, Benjamin Sportouch lui coupe la parole pour demander “Ça pose la question sur la honte qu’on peut éprouver par exemple ?” puis,  lorsque la concernée répond “[…] c’est extrêmement naïf de croire que des monstres vont ressembler à des monstres” il tente de lui couper la parole une seconde fois. Le débat reste pourtant relativement calme malgré ces interventions impulsives du chroniqueur, chacun s’efforce d’écouter l’autre. 

La dynamique interactionnelle est asymétrique : les chroniqueurs ont un rôle dominant, ils influencent les tours de parole et parfois coupent les invités. La chroniqueuse Anna N’Diaye est assez effacée face à un Benjamin Sportouch très voire trop réactif, sa prise de parole la plus longue consiste à énoncer des données et des chiffres relatifs aux profils des accusés de Mazan. Cela donne une dimension plus concrète au débat qui se caractérisait jusque-là par une absence de données factuelles. 

Les gestes fermés (bras croisés, froncements de sourcils) de Benjamin Sportouch traduisent une attitude défensive face aux propos généralisants sur les hommes. Ses interruptions servent souvent à contester ou à reconfigurer l’énoncé des invités, surtout envers les invitées femmes. Cela crée une certaine tension et renforce l’impression d’une bataille pour la prise de parole. Les expressions faciales telles que le sourire cynique du chroniqueur ou l’air concentré de Nathan Devers lorsque Anne Cécile Mailfert exprime son point de vue, accentuent les tensions ou le désaccord implicite.

Un dispositif au service du discours  

De par son dispositif de table ronde, ce sont les journalistes qui mènent le débat. Ils orientent les questions et coupent le débat lorsqu’il dérive de la question centrale.

La grammaire visuelle de ce débat permet aisément au spectateur d’identifier le pôle journaliste et invité. Il est intéressant de souligner que le visuel du plateau est en rupture totale avec celui qu’on peut retrouver sur BFMTV ou encore CNews qui se caractérisent par des fonds sombres ainsi que des couleurs foncées et électriques.  

On peut souligner le choix de la production de faire des plans rapprochés très travaillés par le cadrage et la lumière, comme plan d’insert afin de capter la réaction des invités.

La configuration de ce plateau ne permet néanmoins pas de face à face direct entre les invités (du moins pour faire un champ contre champ à la caméra). Cela limite par son dispositif la confrontation entre les invités, d’autant plus que les journalistes sont face aux invités.

Après analyse, nous pouvons en déduire que par le prisme du procès des viols de Mazan, l’émission 28 Minutes sur Arte met en lumière un débat crucial et complexe : la question de la responsabilité individuelle et collective dans une société marquée par des structures patriarcales et des inégalités profondément enracinées. 

Ce procès dépasse le simple cadre judiciaire pour interroger les failles systémiques, les dynamiques de pouvoir, et les violences sexuelles, tout en soulevant des tensions autour des notions de culpabilité collective et de privilège masculin. Cependant, la rigidité du format de discussion, le manque de spontanéité des échanges, et une certaine asymétrie dans les interactions limitent la portée de ce débat à une confrontation essentiellement cadrée et médiatisée.

Le-dit débat télévisuel a eu un écho dans les espaces socio-numériques, surtout sur YouTube où il a été rediffusé. Il alimente une diversité de réactions sous les hashtags #AllMen et #NotAllMen, et suscite des commentaires riches, polarisés, et parfois conflictuels. Que nous disent ces réactions numériques sur les perceptions du public concernant ce débat ? 

C’est à travers l’analyse de ces commentaires que nous allons désormais explorer les dynamiques d’opinion qui entourent ce sujet d’actualité.                    

« #NotAllMen : Quand les Réseaux Structurent le Débat Public »

Le débat que propose Arte fait appel à trois intervenants, s’identifiant comme féministes mais ayant tout de même des avis très divers sur la question centrale. Avec pas moins de 1500 commentaires sous la vidéo YouTube de ce débat, les commentaires sont majoritairement en soutien à la victime. Pourtant, une autre catégorie de commentaires est également très présente, la catégorie “pas tous les hommes”, parfois accompagnée du hashtag #NotAllMen, qui dénonce la généralisation. 

On peut parler d’un “objet polémique” selon la conception de François André Isambert, c’est à dire un sujet qui divise les opinions publiques, provoquant des débats vifs et souvent conflictuels, notamment autour des hashtags #NotAllMen et #Metoo qui suscitent beaucoup de débats dans les médias et sur les réseaux sociaux. Par la question “est-ce le procès de tous les hommes?”, on amène un sujet juridique dans la sphère publique (sociale, politique) dont s’emparent la presse, les médias et les citoyens.

Les intervenants admettent que ce procès est représentatif d’un problème sociétal et non d’une affaire privée mais ils ont des avis nuancés sur le choix des mots. Les réactions en commentaires sont, elles, beaucoup plus tranchées. Il est intéressant de noter que le commentaire le plus liké n’est pas un commentaire qui salue le courage de Gisèle Pélicot mais celui d’un homme, le vigile, qui a convaincu la cliente du magasin où il travaille de porter plainte contre M.Pélicot, sans quoi ses crimes n’auraient jamais été révélés. Ce geste, qui est pourtant un geste effectué dans le cadre de ses fonctions, voire un geste citoyen, est pourtant acclamé comme un acte héroïque dans les commentaires, suffisant pour réfuter la théorie selon laquelle tous les hommes participeraient aux violences infligées aux femmes dans un système patriarcal.

D’autres commentaires se placent du côté du hashtag #NotAllMen, surtout ceux des hommes qui ne se disent aucunement concernés, encore moins co-responsables des procès de Mazan : “Toute généralisation est à la fois injuste et morbide.”, “Je suis un homme et ce n’est pas mon procès.”. Les commentaires se plaçant dans la catégorie “pas tous les hommes” placent soit les hommes en position de victimes, soit en position de héros injustement oubliés des médias. Mais finalement, pourquoi #NotAllMen a tant de succès et qu’est ce que cela démontre? 

Comme l’explique Virginie Julliard dans son article #Théoriedugenre : comment débat-on du genre sur Twitter ?, le hashtag #Théoriedugenre devient “un signe de ralliement pour différents mouvements conservateurs, réactionnaires et antiféministes lors des mobilisations contre les divers projets gouvernementaux mentionnés”. On pourrait faire une comparaison avec #NotAllmen qui a pour but de fonder une cohésion, surtout entre les individus de sexe masculin se sentant constamment accusés par les révélation faites avec #Metoo et les témoignages sur le sexisme ordinaire (alors même que ces accusations ne les visent pas personnellement). #NotAllMen est le hashtag d’opposition par excellence au hashtag #Metoo , façonnant deux camps bien distincts qui s’affrontent à coup de joutes verbales sur les réseaux sociaux et dans les espaces de commentaires des médias. 

En fin de compte, si le débat en lui-même se veut nuancé et réflexif, les réactions en ligne révèlent des prises de position plus polarisées. Les hashtags utilisés, loin d’être de simples outils de catégorisation, fonctionnent comme des symboles de camps idéologiques opposés, renforçant les divisions plutôt que d’encourager un dialogue constructif.

Le succès de #NotAllMen montre à quel point certaines personnes, notamment des hommes, ressentent une forme de culpabilisation collective qui résulte de ce débat, qu’ils jugent injuste, et souhaitent s’en démarquer. Toutefois, cette revendication, bien qu’elle exprime un sentiment de défense personnelle, peut être perçue comme un moyen de détourner l’attention du problème structurel que les mouvements féministes mettent en lumière. Cela souligne un enjeu fondamental dans les débats publics actuels : comment dépasser la polarisation et favoriser une prise de conscience collective sur les dynamiques de pouvoir et de violences systémiques, sans pour autant effacer les diversités d’expériences et d’identités individuelles ?

Ainsi, ces réactions démontrent la nécessité de continuer à interroger la place du discours public, notamment en ligne, dans la construction des perceptions et des actions face aux questions de justice sociale et d’égalité des genres.

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