Enquêtes sur les débats publics

Le 10 novembre 2022, un vif échange avait lieu dans l’émission “Touche Pas à Mon Poste”. Au cours d’un débat sur l’accueil des naufragés de l’Océan Viking, le député Louis Boyard et l’animateur Cyril Hanouna se confrontaient violemment. Cependant, les deux hommes se faisaient face sur un tout autre sujet. Nous chercherons à savoir, à travers cet article, comment  un dérapage comme celui-ci a pu avoir lieu et qu’est-ce qu’il nous dit sur l’émission ? 

L’exemple du débat Boyard/Hanouna

Vincent Bolloré est l’une des plus grandes fortunes et l’un des plus gros patrons français. Il est à la tête d’un empire médiatique notamment composé de Canal+, C8, Cnews, Europe 1, Paris Match. Il a initialement hérité d’une grande fortune qu’il a investie et pérennisée avec le rachat de grandes sociétés françaises implantées en Afrique. Les activités de ces sociétés sont soumises à des privatisations et législations africaines et sont au cœur de scandales de corruption notamment au Togo et en Guinée. Aujourd’hui, l’emprise médiatique de cet homme d’affaire est jugée abusive. 


Son ami Cyril Hanouna présente et est à la tête de l’émission Touche Pas à Mon Poste diffusée sur C8,  l’une des chaînes télévisées détenues et contrôlées par le groupe Bolloré. Ce dernier a aussi créé en 2010, la société de production H2O avec le fils de Vincent Bolloré, son ami Yannick Bolloré. Parmi les anciens chroniqueurs de l’émission télévisée TPMP, il y a Louis Boyard qui est aujourd’hui un homme politiquefrançais. Il a été nommé député en 2022 et fait désormais partie de la direction du parti politique de La France insoumiseNouvelle Union Populaire Écologique et Sociale.

Quatrieme sauvetage pour l Ocean Viking pendant la rotation 20, un bateau de detresse avec 59 personnes.?Fourth rescue for the Ocean Viking during the rotation 20, a distress boat with 59 person. Photo Benjamin GUILLOT-MOUEIX / HANS LUCAS (Photo by Benjamin Guillot-Moueix / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)

L’émission de télévision TPMP diffusée le 10 novembre 2022, ouvrait le débat sur la thématique de l’immigration et plus particulièrement autour de la question de l’accueil des migrants africains en France. Le député Louis Boyard était l’un des invités de Cyril Hanouna durant cette émission. Lors de sa prise de position au débat “Faut-il accueillir le bateau de 234 migrants en France ?”, autour du sujet d’actualité de l’Océan Viking, le député déclara Vincent Bolloré comme l’une des « cinq personnes les plus riches (…) qui appauvrissent la l’Afrique ». 

Selon lui, les projets d’exploitation de ressources africaines dont sont à l’origine Vincent Bolloré pillent et appauvrissent l’Afrique et poussent donc  les populations à fuir. Cette déclaration énoncée au sujet du patron de la chaîne déclencha une vive réaction de la part de Cyril Hanouna, qui s’empressa de rappeler à son invité : “Excuse-moi mon chéri, excuse-moi, excuse-moi, tu sais qu’ici tu es dans le groupe Canal, donc ici t’es venu parler du groupe Bolloré, tu sais que t’es dans le groupe Bolloré ici”. Cette prise de position sous-entend que la limite d’expression sur ce plateau télévisuel n’est pas celle du respect des droits humains des personnes invités dans l’émission, mais bien celle de se mettre au service des intérêts du propriétaire de la chaîne. Cette réaction de la part du présentateur traduit donc le fait que cette émission ne peut pas être considérée comme un espace public respectant le pluralisme. La posture de Cyril Hanouna illustre un conflit d’intérêt certain au sein de cette émission qui remet en question la notion d’espace public. En effet, depuis la fin du XVIIIe siècle, une presse indépendante symbolise la conquête de la liberté d’expression de chaque individu contre les divers pouvoirs. Dans sa revue scientifique  « Liberté de la presse, qualité de l’information. À la recherche d’une autorégulation », Henri Pigeat s’interroge justement sur ces questions essentielles. Il évoque les dangers de la puissance médiatique grandissante et surtout le respect des fonctions d’information des médias qui “est souvent dépassée par des fonctions de divertissement et de commerce. Après avoir, dans le passé, suspecté leur relation avec le pouvoir politique, le public se préoccupe aujourd’hui de leur dépendance vis-à-vis des marchés.” 

Le respect des droits humains ne sont d’ailleurs pas honorés durant cette émission, en allant à l’encontre de l’intégrité morale de Louis Boyard. Le député est victime d’humiliation, d’infantilisation, d’intimidation, de menaces et d’injures publiques. En effet, durant les 9 minutes 33 de la séquence, la tension monte entre les deux hommes et pour montrer qu’il tient encore les rênes de l’émission, Hanouna tente toutes les manœuvres de décrédibilisation possible, il rabaisse le député en lui disant qu’il n’a rien fait de concret pour aider la société et lorsque le député rappelle son statut d’élu, Hanouna s’emballe et tient des propos agressif et infantilisant à son égard “Je m’en bats les couilles que tu sois un élu”, “Si t’es élu c’est grâce à nous”, il reproche à Louis de “cracher dans la main qui l’a nourri” et le méprise en lui disant qu’il n’est pas capable de prendre la parole à l’assemblé national. Ce comportement est d’autant plus grave qu’il implique le non-respect de l’autorité publique dont Louis Boyard fait partie en tant que député. Le présentateur s’agace et lui dit des paroles pouvant s’apparenter à des menaces : “Tu fais le malin. On en parlera tous les deux”. S’ensuit une déferlante d’injures : “Tocard”, “Espèce d’abruti ! Allez barre toi !”, “t’es une merde”…etc Il répète les mêmes phrases avec animosité, sans véritablement participer à un échange avec son invité. Cyril et d’autres chroniqueurs interviennent pour  contredire Louis Boyard, le public applaudit, sans même lui laisser le temps de répondre. Les chroniqueurs rient et la salle rit à son tour face au jeune député, qui semble désemparé. Il fait alors sa sortie sur une huée humiliante du public qui scande “Tu sors, tu sors!”. 

Les règles du débat et du dialogue sont brisées par l’empilement des paroles. Face à cette scène le constat est chaotique, les codes télévisuels ne sont plus du tout respectés. Le lendemain de la diffusion de cette émission, l’Arcom est saisie. Il est estimé que les propos tenus par Cyril Hanouna ont porté atteinte aux droits de l’invité, au respect de son honneur et de sa réputation, en méconnaissance des stipulations de l’article 2-3-4 de la convention du service. Il est aussi relevé que « cette séquence traduisait une méconnaissance par l’éditeur de son obligation de maîtrise de son antenne, inscrite à l’article 2-2-1 de sa convention ». Enfin, une deuxième décision a été admise, mettant en demeure la chaîne de se conformer à l’avenir aux stipulations de l’article 2-3-8 de sa convention relatives à l’honnêteté et à l’indépendance de l’information et des programmes qui y concourent.  En effet, l’Arcom a «considéré que l’invité avait été explicitement empêché d’exprimer en plateau un point de vue critique à l’égard d’un actionnaire du Groupe Canal + (Vincent Bolloré, ndlr), auquel appartient le service de télévision C8 et que, par suite, l’émission n’avait pas été réalisée dans des conditions qui garantissent l’indépendance de l’information.». Louis Boyard quant à lui a porté plainte pour injures publiques, aggravées par sa qualité de parlementaire contre l’animateur Cyril Hanouna. Il a ensuite demandé l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire suite à l’ingérence de Vincent Bolloré dans les médias qu’il possède. Le 9 février 2023, la chaîne C8 est condamnée à une très importante amende de 3,5 millions d’euros pour avoir failli à son obligation de maîtrise de l’antenne. 

Le royaume d’Hanouna 

L’émission TPMP est diffusée depuis 2010 sur la chaîne C8, appartenant au groupe Canal (groupe Vivendi détenu à 100 % par le groupe Bolloré). Nous n’allons pas raconter l’histoire de TPMP et de la relation entre Cyril Hanouna et la famille Bolloré, mais plutôt nous concentrer sur l’organisation de l’émission et en quoi cette organisation a permis le débordement de l’émission du 10/11/2022.

L’émission de C8 est connue pour ses nombreuses polémiques et sanctions de la part du CSA. Elle est parfois comparée à une cour de récréation en raison de son déroulement imprévisible, où Cyril Hanouna serait le roi. Un roi qui peut se permettre de dire ou de faire ce qu’il veut sans craindre d’être blâmé. Cette hiérarchie au sein de l’émission est visible tout d’abord par l’organisation du plateau. Les chroniqueurs sont placés de part et d’autre de tables placées en U, présidé en bout de table par le présentateur Cyril Hanouna. En tant que présentateur et image de l’émission, il donne et reprend la parole.

Ensuite, la hiérarchie de l’émission est présente au sein de l’équipe, entre le présentateur et les chroniqueurs, mais aussi entre chroniqueurs. Il y a quelques années, un reportage sur l’adaptation de l’émission TPMP au Liban avait révélé que le casting de l’émission reposait sur des archétypes de personnages : l’homme à femmes, la rebelle, le godfather, etc. Tout un panel de personnages qui hiérarchisent les rôles de chacun. En sachant cela, il devient plus difficile de démêler ce qui vient du chroniqueur et ce qui vient du personnage.

De plus, la relation que les chroniqueurs entretiennent avec Cyril Hanouna, patron de l’émission et actionnaire de la société de production H2O, est parfois particulière. Les chroniqueurs actuels autour de la table sont étrangement, pour certains, issus de médias voisins comme Europe 1 ou Paris Match. Des personnes dont les carrières étaient dans le creux de la vague, comme c’était le cas pour Matthieu Delormeau ou Benjamin Castaldi, ont été reprises dans une émission populaire. On peut donc se demander s’il n’y a pas une certaine redevance vis-à-vis de l’émission et de ses créateurs.

L’affaire Louis Boyard peut nous donner quelques pistes de réflexion sur cette question. Cet échange oppose Louis Boyard, ancien chroniqueur de Touche pas à mon poste, à Cyril Hanouna. Dans cet échange tumultueux que nous avons décrit dans la partie précédente, Cyril Hanouna est très agressif envers Boyard. Le présentateur de l’émission change de place sur le plateau, quittant son positionnement traditionnel pour contourner le bureau central qui préside l’espace, en direction du siège de son invité Louis Boyard, situé sur sa droite. Ce dernier se lève à son tour, mais Cyril, qui est debout face à lui, lui demande de s’asseoir et de se calmer à plusieurs reprises : « Calme-toi mon chéri, assieds-toi, calme-toi ». Boyard exécute cette demande, créant ainsi un rapport de domination corporelle entre les deux hommes. Le présentateur se place au-dessus de lui et lui explique qu’il n’est en aucun cas brimé dans sa liberté de parole. Toutefois, Louis continue d’évoquer le procès de Bolloré. Hanouna réagit en plaçant ses mains face au visage de Boyard et son coude sur la table, s’approchant de son visage, le fixant, pointant son doigt et lui demandant frontalement : « Es-tu venu faire un coup d’éclat ? ». Ces mouvements corporels explicitement intimidants ne sont pas en accord avec les propos de liberté de parole soutenus juste avant par le présentateur. Afin de réduire l’impact de ces images d’intimidation, la caméra ne filme jamais les postures des deux protagonistes en même temps. Bien que très proches, l’image est scindée en deux parties à l’écran. D’une part, il y a un plan rapproché sur le visage de Louis, laissant tout de même perceptibles les mains de Cyril tant elles sont proches de son visage. Ce choix de la production de ce qui est montré ou non, de faire des plans serrés au lieu des plans d’ensemble habituels, n’est pas anodin. La sémiologie, l’étude des signes, est claire à ce sujet : rien de ce que l’on montre n’est objectif et tout est sujet à interprétation. C’est sûrement dans cette logique que les producteurs de l’émission ont volontairement opté pour des plans serrés qui effacent le rapport de domination si important de l’émission qu’il devient difficile à dissimuler.

Lorsqu’une émission est orchestrée, les règles du jeu sont fixées à l’avance et la parole est généralement accordée à des intervenants sélectionnés par l’équipe de production. Dans ce contexte, peut-on réellement parler d’espace public ?

D’un côté, l’émission est diffusée à un large public et peut donc être considérée comme un espace public. Cependant,l’émission est clairement orchestrée et les intervenants sont sélectionnés à l’avance, ce qui limite la portée de la notion d’espace public. En outre, l’échange tendu entre Boyard et Hanouna met en évidence les rapports de pouvoir et de domination qui peuvent exister dans cette émission. Le présentateur, en se plaçant au-dessus de son invité, en usant de mouvements corporels intimidants et en touchant à l’intégrité de celui-ci, exerce une forme de contrôle sur la situation qui est difficilement compatible avec l’idée d’un espace public ouvert et égalitaire. En conclusion, bien que les émissions de télévision puissent être considérées comme des espaces publics de communication, leur caractère orchestré et les rapports de pouvoir qui peuvent y exister remettent en question cette notion.

Une théatralisation populaire de l’espace public sur fond de mensonge

Cet extrait nous pousse à nous poser une seconde question de fond : Peut-on définir l’émission Touche pas à mon poste comme un espace public ? Dans cette dernière partie nous tenterons de définir si cette émission de 2,24 millions de téléspectateurs peut être réellement perçue comme une représentation télévisée de l’espace public français. Le fait qu’on puisse « tout dire » comme l’affirme Cyril Hanouna, nous permet-il d’affirmer que l’émission est une représentation sans faute de l’espace public. Car oui s’il y a bien une chose que cherche à prouver Hanouna, c’est que TPMP constitue un endroit où prône la liberté d’expression. Mais revenons d’abord au fondement d’un espace public. 

L’espace public ou le domaine public comme l’appelle Arendt, s’oppose à l’espace privé. Arendt parle même de vie privée et de vie publique. La vie privée correspond à la famille et au cercle amical de l’individu. La vie publique peut être définie comme étant la vie que l’on doit ou accepte de partager. L’espace public constitue quant à lui l’espace commun à tous, où tout est connu de tout le monde et qui concerne tout un peuple. Cependant, Arendt remarque l’apparition d’un autre domaine propre à notre époque, le domaine social. Ce dernier espace pose problème aujourd’hui notamment à travers les réseaux sociaux. Espace qui se situe entre l’espace privé et l’espace public. Habermas affirme même que la politique actuelle se trouve dans une situation de régression car mêlée entre « discours spontanés individuels et parole publique » (De l’intime au public : Habermas à l’épreuve des réseaux sociaux, Julia Christ, page 5). L’émission TPMP en fait partie puisqu’on y mélange avis et discours publics. Cela est représenté par les pancartes « OUI/NON » mais surtout par les invités qui ne sont pas spécialisés sur les domaines traités. Ici par exemple, l’immigration. 

La notion de spectacle peut-elle être associée à la notion d’espace public ? Pour Joël Blanchard, professeur à l’université du Mans, le spectacle et plus précisément le théâtre constitue un exutoire pour le peuple. A travers la comédie et la satire par exemple, les dramaturges parviennent à exprimer un point de vue différent mais surtout des critiques envers les institutions et le pouvoir. Car dans le théâtre, le peuple s’exprime et critique. Si l’on se réfère à Bertolt Brecht, le théâtre est une plateforme d’expression qui permet de transmettre un message politique. Il est donc essentiel dans l’espace public afin de conscientiser le peuple de ce qui l’entoure. Théâtraliser l’espace public peut donc se faire dans une optique d’informer et de présenter la réalité d’un autre point de vue.

Une scène de la pièce Le Malade imaginaire, de Molière, peinte par Abraham Solomon (1861) © Wellcome Collection – CC BY

Mais est-ce vraiment le cas à travers TPMP ? Les téléspectateurs.rices sont-ils.elles vraiment conscient.e.s que les débats qui opposent souvent les chroniqueurs.euses, sont construits et joués ? Comment une émission qui se veut politique peut-elle être classée dans les divertissements ? La question n’est donc pas dans le fait de rejeter la télévision comme représentation de l’espace public mais plutôt reconnaître ses limites. En effet, il est difficile de catégoriser une émission orchestrée, réalisée, cadrée, comme étant la représentation parfaite de l’espace public. TPMP ne donne pas toutes les cartes aux téléspectateurs.rices pour mieux comprendre l’environnement dans lequel ils.elles évoluent mais au contraire, se limite au point de vue des chroniqueurs.euses. On retrouve d’ailleurs les mêmes problématiques que dans les réseaux sociaux puisqu’au lieu d’écouter une information, on y écoute l’avis des chroniqueurs.euses sur tel ou tel sujet. Par ailleurs, cette absence d’information et de transparence se ressent parfaitement dans cet extrait puisque le simple fait de nommer le propriétaire de la chaîne entraîne une vive réaction de la part d’Hanouna et du reste des participant.e.s. Le spectacle et la bonne humeur disparaissent pour faire apparaître une violence concentrée sur le député. On ne reproche pas l’absence de fondement des propos de Louis Boyard mais simplement le fait de les prononcer ici et maintenant. Ce n’est pas les téléspectateurs qui sont contre lui mais bien la direction de l’émission. On ne perçoit donc pas une population dans sa diversité mais une institution unie pour défendre les intérêts de son propriétaire.

Bibliographie

  • ARENDT, Anna, « Condition de l’Homme moderne », Chapitre 2 Domaine public, p. 66. 
  • BLANCHARD, Joël, « L’« espace public » à l’épreuve du théâtre », dans : Patrick Boucheron éd., L’espace public au Moyen Âge. Débats autour de Jürgen Habermas. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Le Noeud Gordien », 2011, p. 277-297
  • CHRIST, Julia, « De l’intime au public : Habermas à l’épreuve des réseaux sociaux », AOC, 28 janvier 2022, p. 5
  • PIGEAT Henri, « Liberté de la presse, qualité de l’information. À la recherche d’une autorégulation », Commentaire, 2003/4 (Numéro 104), p. 961-968. 

Sources

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